Si vous êtes auto-entrepreneur, voici une chose que votre expert-comptable ne vous dit sans doute pas clairement : votre retraite d'État sera probablement insuffisante pour vivre correctement. Ce n'est pas un problème systémique général, c'est la structure même du régime auto-entrepreneur. Le comprendre, et agir tôt, fait partie des décisions financières les plus importantes de votre vie.
Ce que vous cotisez vraiment
En micro-entreprise, vous cotisez à la Sécurité Sociale des Indépendants (SSI), ancien RSI. Pour une activité de prestation de services, le taux global de cotisations sociales tourne autour de 22% du chiffre d'affaires, dont environ 7 à 8% pour la retraite de base et 2,5% pour la complémentaire.
Concrètement, un AE qui fait 36 000 € de CA par an cotise à peu près 2 700 € pour la retraite de base (36 000 × 7,5%) et 900 € pour la complémentaire (36 000 × 2,5%), soit environ 3 600 € par an. C'est très peu : sur un revenu net comparable, un salarié verrait son employeur cotiser l'équivalent de 16 à 20% du salaire brut, donc bien davantage.
Combien toucherez-vous vraiment ?
Des estimations réalistes pour un AE avec 20 à 25 ans de carrière :
Estimations pour une carrière de 20 à 25 ans en micro-entreprise, prestation de services. Base et complémentaire empilées : la hauteur totale de chaque barre est la pension mensuelle. À comparer au SMIC net, autour de 1 400 € par mois. Ordres de grandeur destinés à situer le problème, pas un calcul de droits : seul votre relevé de carrière fait foi.
Même au plafond du micro-BIC, une carrière entière en auto-entreprise mène à une pension inférieure au SMIC net. C'est le point à retenir : ce n'est pas un problème de mauvaise année, c'est le résultat normal du régime.
Un auto-entrepreneur avec 30 ans de carrière à 36 000 € de CA moyen touchera autour de 680 € par mois à la retraite, soit le niveau des minima sociaux.
Pourquoi c'est structurel, pas accidentel
Le régime a été pensé pour la simplicité administrative, pas pour l'optimisation sociale. Les droits retraite se calculent sur vos revenus déclarés après un abattement forfaitaire censé représenter vos charges, donc votre revenu cotisant est nettement plus faible que celui d'un salarié équivalent.
Le régime n'impose pas non plus de cotisation retraite minimale : une année à faible CA, au démarrage ou en cas de coup dur, peut ne valider que peu de trimestres, voire aucun. Et contrairement aux artisans et commerçants au réel, les AE ne cotisent pas à l'Agirc-Arrco, le principal régime complémentaire des salariés du privé, donc pas de complémentaire solide.
Quatre stratégies pour construire votre retraite
Les leviers existent et sont efficaces, et plus vous commencez tôt, plus ils pèsent.
Le PER d'abord. C'est le dispositif à connaître. Vos versements sur un PER individuel sont déductibles du revenu imposable, dans la limite de 10% de votre bénéfice imposable de l'année précédente, ou de 10% du PASS (environ 4 113 € en 2024) si c'est plus avantageux, avec un plafond à 10% de 8 PASS (environ 32 900 €). Un exemple : si votre bénéfice imposable est de 24 000 € et que vous êtes à 30% de TMI, verser 2 400 € sur un PER vous fait économiser 720 € d'impôt cette année. Vous avez donc placé 2 400 € pour un coût réel de 1 680 €, un rendement immédiat de 43%. Le capital est bloqué jusqu'à la retraite, sauf cas de déblocage anticipé (achat de la résidence principale, invalidité, décès du conjoint), et à la sortie vous choisissez le capital ou la rente.
L'assurance-vie pour la souplesse. Elle reste incontournable parce que les fonds ne sont pas bloqués. Après huit ans, les gains profitent d'un abattement annuel de 4 600 € (célibataire) ou 9 200 € (couple) ; au-delà, c'est la flat tax à 30% ou le barème, et avant huit ans la flat tax pleine. C'est aussi un excellent outil de transmission, avec jusqu'à 152 500 € par bénéficiaire hors droits de succession pour les versements faits avant 70 ans. Le partage des rôles est clair : le PER pour la déduction, l'assurance-vie pour la liquidité et la succession.
Le PEA pour les actions européennes. Il permet d'investir en actions européennes et ETF éligibles avec une exonération d'impôt sur le revenu après cinq ans, seuls les 17,2% de prélèvements sociaux restant dus. Le plafond est de 150 000 € (225 000 € avec le PEA-PME). Pour un AE, il sert à faire croître un ETF comme le MSCI World en franchise d'IR pendant des années, puis à retirer progressivement à la retraite. Ouvrez-le dès que possible, même avec un versement symbolique, pour lancer le compteur des cinq ans.
L'immobilier en complément. Les revenus locatifs sont une source de retraite non corrélée aux marchés, en direct ou via des SCPI pour commencer plus facilement. L'immobilier en direct demande de la gestion et des liquidités, tandis que les SCPI sont plus passives mais à rendement variable, autour de 4 à 6% brut.
La stratégie FIRE convient bien aux AE
Le mouvement FIRE (Financial Independence, Retire Early) colle aux auto-entrepreneurs pour une raison simple : vous ne pouvez pas compter sur une retraite d'État correcte, donc construire votre propre capital était de toute façon nécessaire. Plutôt que de viser seulement 62-67 ans avec une pension misérable, vous maximisez l'épargne pendant vos meilleures années, vous l'investissez sur des supports diversifiés, et vous accumulez de quoi vivre de vos placements, que ce soit à 45, 50 ou 55 ans.
La règle des 25x (voir notre article sur la règle des 4%) donne la cible : besoin de 30 000 € par an et vous visez 750 000 €. À ce stade, votre retraite d'État de 600 à 700 € par mois devient un bonus bienvenu, pas une nécessité vitale.
Combien épargner chaque mois ?
Un cas concret. Un AE de 30 ans à 36 000 € de CA dispose d'environ 24 000 € par an après cotisations et abattement, soit à peu près 2 000 € par mois. Pour viser 750 000 € à 50 ans, avec 20 ans devant lui à 7%, il faut environ 1 400 € par mois, soit 70% du revenu disponible, élevé mais possible en optimisant ses charges. Si c'est trop, viser une semi-retraite à 55 ans ramène le besoin à environ 800 € par mois.
Utilisez IgniFI pour simuler vos propres chiffres, ajuster votre objectif et voir l'impact de différentes épargnes mensuelles sur votre date FIRE.
Pour tenir l'épargne dans la durée : maximisez les versements PER chaque année pour baisser l'impôt, alimentez le PEA régulièrement en DCA, gardez une assurance-vie ouverte le plus tôt possible pour le délai des huit ans, conservez trois à six mois de charges en épargne de précaution, et méfiez-vous de l'immobilier à crédit si votre CA est variable, car les banques prêtent moins facilement.
L'erreur qui coûte le plus cher
Se dire que le problème est pour plus tard. Avec les intérêts composés, chaque année d'attente pèse lourd :
| Début de l'investissement | Mensualité pour 750 000€ à 60 ans (7%/an) |
|---|---|
| À 25 ans | ~280 €/mois |
| À 30 ans | ~400 €/mois |
| À 35 ans | ~590 €/mois |
| À 40 ans | ~890 €/mois |
| À 45 ans | ~1 400 €/mois |
Attendre dix ans multiplie la mensualité nécessaire par deux à trois. Commencer tôt avec de petits montants bat largement l'attente jusqu'à ce qu'on ait « les moyens ».
FAQ
Puis-je racheter des trimestres pour améliorer ma retraite ? Oui, mais c'est souvent coûteux et peu rentable face à d'autres placements. Vérifiez votre relevé de carrière sur info-retraite.fr et consultez un conseiller si vous avez des lacunes importantes.
Le PER est-il vraiment bloqué jusqu'à la retraite ? Il existe des cas de déblocage anticipé : achat de la résidence principale, invalidité (2e ou 3e catégorie), décès du conjoint ou partenaire de PACS, surendettement, expiration des droits au chômage, cessation d'activité non salariée suite à liquidation judiciaire.
Si je bascule en SASU ou EURL, ma situation change-t-elle ? Oui, nettement. En vous versant un salaire via une société, vous cotisez au régime général ou TNS sur une assiette bien plus favorable. Beaucoup d'entrepreneurs passent à ce modèle quand leur CA devient significatif, en général au-delà de 50 à 60 k€.
Dois-je avoir une mutuelle santé en tant qu'AE ? Oui. Vous n'avez pas de mutuelle d'entreprise, et la mutuelle individuelle est déductible de vos bénéfices imposables sous conditions (contrat Madelin), un avantage fiscal supplémentaire.
FIRE en tant qu'AE, c'est réaliste ? Tout à fait. Beaucoup d'auto-entrepreneurs ont atteint l'indépendance financière avant 50 ans. Il faut un CA correct, des dépenses maîtrisées et une épargne investie intelligemment dès le début. Le statut aide même, puisque vous gardez de la flexibilité et pouvez réduire votre activité progressivement plutôt que d'arrêter brutalement.